Il y a quelques années, j’ai reçu la visite d’une gentille dame, dans la septantaine, qui voulait me demander conseil à propos de son mari affligé de plusieurs maladies. Cet homme souffrait à la fois d’arthrose, de diabète, d’hypercholestérolémie et d’un probable début d’Alzheimer car, me dit son épouse, il « commençait à perdre la tête ». Bien qu’il soit suivi par « des sommités médicales dans des hôpitaux réputés », ses traitements étaient inopérants et son état s’aggravait de jour en jour. Après ma mise au point habituelle – je ne suis pas médecin et je ne donne pas de conseil d’ordre médical -, j’ai simplement émis deux suggestions hygiénistes, celle de privilégier une alimentation de type paléo/cétogène et celle de pratiquer une activité physique soutenue. J’insistai particulièrement sur ce deuxième point car les maux du mari étaient de ceux qui s’accentuent par la sédentarité et qui s’améliorent souvent par le mouvement.
Comme la visiteuse restait silencieuse, je lui demandai à quel genre d’exercices s’adonnait son époux et elle me répondit tout bas qu’ « il marchait quotidiennement dans l’appartement ». Interloqué, je m’enquis alors de son âge : « 93 ans, me dit-elle, il a presque 20 ans de plus que moi ». Là, c’est moi qui suis resté coi, car je préfère me taire que de blesser autrui par des réflexions maladroites. C’est intérieurement que j’ai pensé : mais pourquoi diable cet homme si âgé n’accepte-t-il pas son âge et les inévitables outrages de la vieillesse ? Pourquoi, alors qu’il a déjà allègrement dépassé l’espérance de vie masculine en Belgique, ne se prépare-t-il pas sereinement pour le dernier voyage au lieu de « courir » les cabinets médicaux et les cliniques ? Serait-ce la peur de mourir ? Et celle-ci serait-elle liée à la démence sénile ?
Le déni de la mort
Pour moi, cette dernière question n’est plus une interrogation : je suis persuadé que la maladie d’Alzheimer trouve sa cause dans la peur du trépas et l’inacceptation de l’inéluctable. Je sais que tous les ouvrages de décodage biologique avancent une autre explication – celle d’une accumulation de conflits et de leurs résolutions qui finissent par détériorer inexorablement le cerveau -, mais je ne partage pas cette interprétation teintée de matérialisme et de défaitisme. Si la dégénérescence cérébrale était le résultat « mécanique » de multiples cicatrices émotionnelles, ce fléau serait encore plus répandu qu’il ne l’est et ne serait pas l’apanage de notre époque contemporaine, ni une quasi-exclusivité de la civilisation occidentale. En revanche, ce temps (l’ère moderne) et ce lieu (les pays industrialisés) sont le théâtre spatio-temporel de ce que maints sociologues et philosophes ont appelé le « déni de la mort ». Celle-ci n’est plus vécue comme le point d’orgue d’une existence bien remplie mais comme une ultime maladie repoussante à repousser au maximum. Le rêve transhumaniste d’empêcher le vieillissement et de réparer indéfiniment le corps humain constitue le paroxysme de cette involution sociétale conduisant les individus à craindre leur fin dernière et à ne même plus l’envisager.
À mon avis, cette angoisse croissante est d’autant moins étrangère à l’ « épidémie » d’Alzheimer que le sens biologique de cette pathologie est extraordinairement clair : la destruction du tissu neuronal permet d’échapper à l’anxiété et de fuir la réalité pour se réfugier « ailleurs ». C’est la solution parfaite pour affronter la mort sans éprouver la terreur qu’elle suscite ! Il est vrai que la démence sénile permet aussi de perdre la mémoire et d’éviter ainsi le réveil de conflits enfouis. Mais n’est-ce pas là un effet collatéral dissimulant la véritable relation causale ? Pour ma part, l’intelligence de ce « mal-a-dit » me semble davantage résider dans l’effacement du futur que dans l’oubli du passé. C’est parce que l’échéance approche et que la mort lui fait terriblement peur qu’un malade d’Alzheimer débranche les synapses nécessaires à la conscience.
L’échec d’une rencontre
À l’appui de mon hypothèse, je pourrais vous raconter la disparition de mon père, emporté en quelques mois par une sorte de dégénérescence cérébrale fulgurante qui a tellement intrigué ses médecins qu’ils ont demandé une autopsie. Lors des épisodes de lucidité qui ont jalonné son agonie, il m’a plusieurs fois confié sa grande peur de mourir. Je trouvais ça bizarre chez un catholique fervent et un grand lecteur de Jean d’Ormesson, mais c’était un fait : mon papa paniquait à l’idée de trépasser et je pouvais voir cet effroi dans le fond de ses yeux. Les analyses post-mortem n’ayant pas confirmé le diagnostic, je ne peux cependant pas imputer sa mort à Alzheimer. Par contre, je peux baser mon postulat sur un ouvrage publié il y a presque 40 ans : « Le crépuscule de la raison », du Dr Jean Maisondieu. Ce psychiatre français a été confronté aux drames des « déments » séjournant en institution et a tenté de communiquer avec eux. À l’écoute de nombreux patients, il a découvert que ces personnes au cerveau altéré étaient pour la plupart « malades de peur » : la peur de mourir.
« En réalité, écrit le médecin, la démence n’existe pas. C’est une maladie imaginaire, l’histoire absurde, liée à la peur de la mort, de miroirs humains qui se regardent, ne veulent pas se voir et ne peuvent éviter de le faire. (…) Elle est la concrétisation pathologique de l’échec d’une rencontre entre ceux, plus jeunes, qui ont la vie devant eux et ne veulent pas entendre parler de la mort, et ceux, plus âgés, dont la mort barre l’avenir et qui voudraient ne pas savoir. (…) Les vieux sont les reflets effrayants des jeunes et ils s’épouvantent de ne plus être comme leurs descendants qu’ils envient. De ce face-à-face terrible qu’aucun mot ne vient atténuer peuvent naître la démence et la souffrance qu’elle promet ». Pour Jean Maisondieu, c’est donc la société, son culte de la jeunesse et son déni de la mort, qui sécrètent le fléau Alzheimer. Et pour l’enrayer, la seule issue est que toutes les générations abandonnent l’illusion que le chemin n’ait pas de fin et que celle-ci ne soit pas précédée par le déclin. « Nous ne pourrons espérer prévenir (sinon guérir) la démence que dans la mesure où nous accepterons de réintroduire une certaine familiarité avec la mort dans notre vie pour perdre l’illusion tenace qu’elle est un accident qui n’arrive qu’aux autres, les vieux. À ce prix, les vieillards cesseront d’être des épouvantails et nous pourrons apprendre à dialoguer avec eux alors qu’actuellement nous les renions pour ne pas leur ressembler dans l’espoir fou de conjurer le mauvais sort qu’ils représentent. » Selon la jolie formule reprise en couverture du livre, il faudrait « avoir la mort présente à l’esprit pour éviter la mort de l’esprit ».
Une solution de survie
À l’époque de sa sortie, Le crépuscule de la raison fut pas mal décrié. On reprochait au Dr Maisondieu de déconseiller la médicalisation de la démence et de douter de la victoire médicamenteuse. Son crime de lèse-médecine était surtout d’affirmer que la répression des symptômes était vouée à l’échec puisque le mal pouvait s’appréhender comme un mécanisme de défense ayant sa logique propre. Pour lui, seule une approche humaniste, centrée sur la personne et destinée à partager ses angoisses, offrait une perspective thérapeutique encourageante. Le message serait-il resté lettre morte ? Non pas : le livre a été constamment réimprimé et une nouvelle édition est encore sortie chez Bayard en 2018. Plus réjouissant encore : Jean Maisondieu a fait un émule en la personne du Dr Henri Rubinstein. Dans un livre paru en 2016 (« La vérité sur la maladie d’Alzheimer », Éditions Presses Universitaires de France), ce psychosomaticien spécialiste du système nerveux estime lui aussi que « le déclin progressif de la mémoire, du jugement et de la raison est surtout causé par la peur de se voir vieillir, la hantise de la maladie, la terreur de mourir ».
Mais l’auteur va encore plus loin que son mentor en expliquant que les alzheimériens « choisissent » de sombrer dans la démence pour mieux oublier ce qui leur pend au nez. Le suicide du cerveau serait en quelque sorte une solution de survie adoptée par sa partie inconsciente ! Étonnant, non ? On croirait que ces propos sont empruntés à un syllabus de biologie totale ou à un ouvrage de médecine nouvelle. Mais Rubinstein n’est pas vraiment un Monsieur Jourdain qui s’ignore : dans son opus décapant, il compare Jean Maisondieu à Georg Groddeck ! Pour rappel, Georg Groddeck est un médecin et psychanalyste allemand contemporain de Freud, dont ce dernier dira qu’il était un « analyste incomparable » avant de se brouiller avec lui. Bien avant le Dr Hamer, Groddeck avait deviné que les maladies étaient porteuses d’un sens biologique et qu’elles témoignaient d’un effort du « Ça » (la force vitale) pour guérir un individu de ses conflits. Inutile de vous dire que j’ai apprécié le livre d’Henri Rubinstein et que je le recommande. C’est un bouquin qui conforte l’hypothèse selon laquelle la démence sénile serait la rançon pathologique du déni de la mort, et non la résultante cicatricielle d’une vie excessivement conflictuelle.
Repartir vers l’avant
Si cette deuxième interprétation était valable, la maladie d’Alzheimer serait effectivement irréversible et incurable. Or ce dogme, commun à la médecine officielle et à certains « biodécodeurs », est aujourd’hui battu en brèche. Le neurologue américain Dale Bredesen a en effet mis au point un protocole 100 % naturel qui permet d’inverser la dégénérescence cérébrale et de récupérer toutes ses facultés cognitives. Tout comme le diabète de type 2, la maladie d’Alzheimer est réversible et peut parfaitement se guérir ! On la décrit d’ailleurs de plus en plus comme un « diabète de type 3 » maîtrisable par une combinaison d’exercice physique, d’adaptations alimentaires et d’interventions micronutritionnelles. Le livre dévoilant cette excellente nouvelle a été traduit et édité en France aux éditions Thierry Souccar. Et deux autres ouvrages ont été publiés par le même éditeur pour détailler le protocole et présenter des témoignages de guérison. Si la méthode ReCODE s’accompagnait d’un décodage explorant la peur de mourir sous-jacente à la démence, je suis persuadé que le protocole serait encore plus efficace.
Ce qui me fait écrire ça, c’est un autre élément troublant qui m’a beaucoup frappé chez mon père : plus il sombrait cérébralement, plus il remontait le temps ! Sa mémoire se détériorait en commençant par les souvenirs les moins anciens et en supprimant progressivement ses dernières décennies de vie. À la fin, il était redevenu un garçonnet n’ayant même pas atteint l’âge de raison. J’observe le même phénomène chez ma vieille maman de 96 ans : plus elle approche du terminus, plus son cerveau se vide des souvenirs de sa vie adulte et semble ne plus contenir que sa mémoire adolescente et infantile. Elle a commencé à ne plus reconnaître ses arrière-petits-enfants, puis elle a éprouvé de la peine à identifier ses petits-enfants, et maintenant ce sont ses deux filles et ses trois fils qu’elle dévisage avant de pouvoir leur mettre un prénom. Elle est incapable de dire ce qu’elle a mangé à midi mais elle conserve une mémoire très vive de ses années d’enfance. En discutant avec d’autres personnes rendant visite à leurs vieux parents, j’ai constaté que ce phénomène était très répandu et que la mémoire s’effilochait à l’envers, dans une sorte de fuite en arrière. Tout se passe comme si l’individu confronté à sa mort prochaine fuyait le présent pour se réfugier dans un passé de plus en plus lointain, jusqu’à regagner le paradis utérin dont il provient. Au moment de mourir, mon papa était recroquevillé comme un fœtus.
Si le cerveau remonte le temps vers le point moins récent, c’est forcément que le futur effraie. Je ne vois pas d’autres explications à cette occultation inversant la linéarité chronologique et empruntant un sens contraire à celui de l’horloge. En plein accord avec Maisondieu et Rubinstein, je pense que le déni de la mort est au cœur de la maladie d’Alzheimer et que sa thérapie réclame d’amadouer la peur de l’avenir, la peur de vieillir et de mourir. Mais alors, me direz-vous peut-être, à quoi bon continuer de vivre si l’on n’a plus peur de disparaître ? Si les malades réalisent que la « mal-a-dit » d’Alzheimer est une solution de survie, ne verrait-on pas nombre d’entre eux y renoncer et hâter – consciemment ou inconsciemment – leur départ vers l’au-delà ? La fuite en arrière céderait-elle la place à la fuite en avant ? Pour moi, il y a tout lieu d’espérer un processus exactement inverse, similaire à celui observé chez les patients atteints d’un cancer. Comme l’ont montré plusieurs travaux de recherche, les cancéreux qui s’en sortent le mieux sont paradoxalement ceux que la faucheuse n’effraie pas et qui sont en paix avec la perspective de ne pas s’en sortir. À mon humble avis, les vieux allant de l’avant et regardant la mort en face (*) gagneraient également en longévité tout en étant épargnés par le « crépuscule de la raison ». N’attendons pas la tombée de la nuit pour les accompagner sur ce sentier de santé.
Yves Rasir
(*) Regarder la mort en face, ça ne signifie nullement la souhaiter, et encore moins la programmer par le suicide assisté ou l’euthanasie. De mon point de vue, ces législations « progressistes » sont au contraire les symptômes d’une thanatophobie croissante, laquelle n’est pas sans rapport avec l’incidence grandissante de la dégénérescence cérébrale.