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« On s’est fait voler, le goal est 100 % valide. Je ne sais pas combien l’arbitre a pris ». Trop tard, impossible de revenir en arrière et de retirer les mots prononcés à chaud par Justine Rasir à l’issue du match perdu par la Belgique contre les Pays-Bas, en demi-finale de la Coupe du Monde Hockey, le 27 août dernier à Amsterdam. Même si elle avait raison – la décision d’annuler le but de l’égalisation était inique et scandaleuse –, ma fille a eu le grand tort d’assimiler l’incompétence à de la corruption et de mettre en doute l’honnêteté du corps arbitral. La sanction n’a pas traîné et elle a été suspendue pour la petite finale heureusement remportée par l’équipe belge deux jours plus tard. Tout s’est donc plus ou moins bien terminé, ma cadette est montée sur le podium avec les Red Panthers et elle est revenue de Hollande avec la médaille de bronze autour du cou. Il n’empêche qu’elle gardera un goût amer de son dérapage verbal incontrôlé. Elle a bien dû admettre publiquement que ses propos avaient dépassé sa pensée et qu’elle n’avait pas géré de manière professionnelle cette interview en direct réalisée quelques secondes à peine après la fin du match. Comment se fait-il qu’elle ait perdu la maîtrise de ses émotions et que son cerveau ne l’ait pas empêchée de dérailler de la sorte ? La réponse tient en un mot : adrénaline.

Une mauvaise copine pour le néo-cortex

Avec sa cousine la noradrénaline, l’adrénaline fait partie des catécholamines, des hormones sécrétées par les glandes surrénales lors d’un stress aigu. Son rôle est de préparer le corps au combat ou à la fuite, le fameux fight-or-flight si bien décrit par le neurobiologiste Henri Laborit. Cœur qui s’emballe, pupilles qui se dilatent, bronches qui s’ouvrent en grand, sang redirigé vers les muscles plutôt que vers la digestion, tout se met en place pour désamorcer les inhibitions et donner la priorité à l’action, porte de sortie du danger ou de la maladie. L’adrénaline est une sorte de boisson énergisante interne, gratuite et 100 % bio, que la nature a inventée des millions d’années avant Red Bull. L’ennui, c’est que ce mécanisme salutaire ne prévoit pas de garder son sang-froid, et qu’il a aussi ses effets pervers. À force de solliciter le cœur, la stimulation adrénergique peut notamment provoquer des troubles du rythme et augmenter la demande en oxygène du muscle cardiaque. Une étude parue en 2023 et portant sur plus de 8 600 000 patients victimes d’arrêt cardiaque a montré que l’administration d’adrénaline n’améliore pas la survie à la sortie de l’hôpital et qu’elle aggrave le pronostic neurologique. Un essai contrôlé randomisé a même observé une incidence de lésions cérébrales presque doublée chez les patients ranimés sous adrénaline par rapport au placebo. Autrement dit, le neurotransmetteur relance le moteur mais ne garantit pas que le reste du véhicule corporel tienne le coup.

En cas d’hypersécrétion chronique ou de doses excessives, l’adrénaline peut aussi provoquer de l’hypertension artérielle, des palpitations, des sueurs froides, des migraines carabinées, voire un accident vasculaire cérébral en cas de surdosage sévère. Le vrai problème n’est cependant pas l’hormone elle-même, c’est sa robinetterie mal réglée : quand le signal d’alarme reste coincé sur « ON » (stress chronique, anxiété permanente, manque de sommeil…), le corps finit par payer l’addition sous forme d’hypertension prolongée, d’inflammation continue et d’usure cardiovasculaire. Bref, l’adrénaline est une excellente sprinteuse mais une piètre coureuse de fond. Demandez-lui l’explosivité sur 100 mètres, elle assure ; imposez-lui un marathon permanent, elle s’écroule et vous entraîne dans sa chute.

Comme l’a expérimenté ma fille, la poussée brutale d’adrénaline a aussi le gros désavantage de bypasser les neurones. Quand elle monte, elle est déclenchée par l’amygdale, la sentinelle émotionnelle du cerveau qui active tout le système en quelques millisecondes, bien avant que le cortex préfrontal, sous-partie du néo-cortex et siège du raisonnement, ait eu le temps d’analyser la situation. On parle alors de « détournement amygdalien » : le circuit rapide et instinctif prend temporairement le dessus sur le circuit lent et réfléchi. Résultat concret : on frappe, on crie ou on balance une phrase qu’on va regretter. Des études en imagerie cérébrale ont montré qu’en pareil cas, la connectivité entre le cortex préfrontal et l’amygdale se réduit, c’est-à-dire que le frein cérébral perd en efficience au moment où l’accélérateur est à fond. Un travail en neuro-imagerie sur des sujets à tendance agressive a même objectivé ce découplage : moins de régulation corticale, plus d’activité limbique, et donc un terrain propice au dérapage.

Le phénomène du transfert d’excitation

Dès les années 60, le psychologue Dolf Zillmann a montré que l’excitation physiologique générée par une source adrénergique (effet physique intense, compétition, stress…) met plus de temps à retomber que l’esprit à rationaliser. Si une provocation, une frustration ou un fait litigieux survient pendant cette fenêtre de suractivation, le cerveau a tendance à mal attribuer cette excitation : au lieu de se dire « je suis encore essoufflé par l’effort », on se dit « je suis furieux contre cet adversaire » ou contre l’arbitre, et la réaction émotionnelle est démesurée par rapport à la provocation réelle. Un exemple typique cité dans la littérature : quelqu’un qui vient de terminer un entraînement intense réagira avec plus de colère à une insulte mineure qu’une personne au repos, simplement parce que l’excitation physiologique restante vient « gonfler » la réaction de colère.

La médecine du sport a également montré qu’en compétition, l’adrénaline se combine avec d’autres ingrédients qui favorisent les écarts de conduite : montée de testostérone chez certains, « tunnelisation » de l’attention (on ne voit plus que l’objectif fixé) et un cadre social qui légitime l’agressivité (« vaincre ou périr »). Tout cela abaisse encore davantage le seuil de déclenchement d’une réaction excessive. En résumé, ce n’est pas l’adrénaline en elle-même qui pose problème, mais la réduction transitoire de la capacité du cerveau à filtrer et pondérer ses réactions. Si l’excitation ne retombe pas avant la provocation suivante, elle se traduit facilement en gestes ou en mots disproportionnés. C’est aussi pour cette raison que les techniques de gestion de la colère dans le sport (respiration, temps morts, rituels yogiques ou sophrologiques…) visent justement à laisser retomber cette excitation avant de réagir. Non sans lucidité, ma hockeyeuse de fille avait bien senti que l’émotion lui brouillait encore l’esprit et elle ne voulait pas se présenter tout de suite à l’interview. C’est sur insistance du journaliste et sous la pression de la fédération exigeant le respect du protocole médiatique qu’elle s’est malgré tout présentée devant la caméra. Dans ce contexte, son franc-parler habituel ne pouvait qu’aboutir à émettre des paroles regrettables et d’ailleurs regrettées à peine prononcées.

Un ange gardien multi-bénéfique

L’adrénaline a donc un petit côté démoniaque et maléfique : elle pousse aux embardées verbales et aux comportements violents. Impossible de rester placide et de tourner sept fois sa langue dans sa bouche quand cette hormone nous tient sous son emprise. Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain hormonal, car cette substance endocrine nous inonde aussi de bienfaits pour la santé ! Plus elle en étudie les effets, plus la science lui découvre de vertus. L’adrénaline est un véritable ange gardien accomplissant un tas de missions bénéfiques. D’abord, il ne faut pas oublier que la version synthétisée de cette hormone sauve littéralement des vies. Présent dans toutes les trousses médicales d’urgence, ce médicament de première ligne est utilisé pour traiter l’anaphylaxie (ce choc allergique qui, sans elle, peut tuer en quelques minutes), l’arrêt cardiaque, l’asthme sévère et d’autres formes de détresse respiratoire aiguë. Ensuite, il faut savoir que l’adrénaline appliquée localement est une précieuse alliée des chirurgiens : ses propriétés hémostatiques et vasoconstrictrices sont telles qu’elle réduit très significativement les ecchymoses et hématomes post-opératoires. Cette couturière discrète répare les bleus comme par magie.

En dehors de ces deux exploits notoires, cette hormone de stress (de plus en plus qualifiée d’eustress, c’est-à-dire de bon stress) accomplit des prouesses aussi fabuleuses que méconnues. Par exemple, elle a les qualités de ses défauts : sa montée aiguise la concentration, accélère les réflexes et mobilise l’énergie disponible (glycogène et acides gras) pour les performances sportives ou intellectuelles. Tout athlète, tout orateur ou tout étudiant la veille d’un examen peut expérimenter que la poussée d’adrénaline va l’aider à performer et à chasser la fatigue au moment crucial. Mais ce n’est là qu’un minuscule aperçu de ses nombreux effets désirables, parmi lesquels je vais seulement en épingler trois.

Primo, c’est une amie hors pair du système immunitaire. Cataloguée longtemps comme « immunosuppresseur », l’adrénaline est au contraire une alliée de l’immunité puisqu’elle mobilise les lymphocytes dotés d’une activité anti-tumorale et anti-inflammatoire. Plusieurs études ont également souligné que les catécholamines libérées à l’effort stimulent l’immunité innée, en particulier la fonction phagocytaire. L’année dernière, ma fille cadette a été victime de l’explosion d’un kyste ovarien, poche de liquide probablement apparue à la suite des vaccins anti-covid imposés aux joueuses de l’équipe nationale. Or, cet événement très douloureux et potentiellement tragique par ses possibles conséquences hémorragiques est survenu à la suite d’un match à enjeu. Je suis convaincu que le sport « eustressant » l’a complètement débarrassée de la saloperie injectée en trois doses car moins de 48 h plus tard, elle performait à nouveau sur le terrain ! Chez les chercheurs en oncologie, les prodiges de l’adrénaline font désormais partie des pistes d’investigation prioritaires. Une étude parue en 2016 a montré que les souris porteuses de tumeurs et s’adonnant à la course en roue voyaient la croissance tumorale diminuer de 60 % ! D’autres travaux ont montré que l’adrénaline mobilisait les cellules NK (Natural Killer) et que le blocage du signal adrénergique annulait le bénéfice induit par l’entraînement. Voilà en partie pourquoi l’exercice physique intensif est un puissant combattant du cancer et de ses récidives.

Secundo, on a récemment découvert que l’adrénaline stimule l’expression des gènes impliqués dans la biogenèse mitochondriale, autrement dit le processus par lequel de nouvelles mitochondries sont formées à partir de mitochondries existantes afin d’accroître la capacité de production d’énergie de la cellule. Ce mécanisme cellulaire renforce le bénéfice de l’hormone surrénalienne pour la santé globale et explique aussi en partie son action antitumorale. C’est évidemment au niveau des muscles, dont on découvre de plus en plus le rôle anti-âge majeur, que l’adrénaline opère l’essentiel de son dopage énergétique : la biogenèse mitochondriale y serait augmentée d’un facteur 30 ! Comme quoi, le sport à haute intensité est incontestablement une médecine d’avenir et un outil de longévité.

Pour le corps, mais aussi pour l’esprit. Le troisième effet positif que je mets en exergue se situe effectivement dans le cerveau : selon les recherches les plus récentes, l’adrénaline favorise la plasticité cérébrale et les capacités mnésiques ! Des travaux pionniers menés à l’Université de Californie avaient déjà suggéré que les catécholamines modulent la mémoire à long terme via les récepteurs bêta-adrénergiques de l’amygdale. Au sein de la boîte crânienne, c’est principalement l’adrénaline qui décide sélectivement ce qui mérite d’être gravé plutôt que d’être jeté dans la poubelle aux souvenirs. Et une étude de 2024 a révélé qu’un exercice aérobie pratiqué dans les 30 minutes suivant un apprentissage améliore significativement sa rétention durable. Concrètement, ça signifie que les étudiants en blocus ont tout intérêt à ne pas lâcher le sport et ça veut dire que les sportifs de haut niveau sont également taillés pour les études ardues. C’est en tout cas ce que je remarque chez les hockeyeurs et hockeyeuses professionnels, dont plusieurs parviennent à réussir parallèlement des études de droit, d’ingénieur ou de médecine. Malgré qu’elle s’entraîne tous les jours et qu’elle joue un ou deux matchs par semaine, ma fille Justine m’épate aussi puisqu’elle vient d’obtenir son bachelier universitaire de psychologie. Durant le master, elle aura sans doute l’occasion d’approfondir les avantages et inconvénients de l’adrénaline, plus ange que démon mais prédisposant au pétage de plomb.

Yves Rasir

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