C’est un constat qui n’est pas neuf : depuis plusieurs décennies, le cancer se féminise. Tant en termes d’incidence que de mortalité, la situation empire davantage chez les femmes que chez les hommes. Certes, les pathologies cancéreuses représentent toujours la première cause de mortalité chez l’homme (un décès sur trois) et « seulement » la deuxième chez la femme (un décès sur quatre). Mais selon les statistiques sanitaires les plus récentes, l’écart se résorbe et la gent féminine se rapproche rapidement et sûrement de la gent masculine dans ce bilan désolant. En 30 ans, le nombre de nouveaux cas de cancer a augmenté de 65 % chez l’homme et de 93 % chez la femme. Dans le même temps, le nombre de décès par cancer a augmenté de 5 % chez l’homme et de 26 % chez la femme. Il ne faut pas être grand clerc ni statisticien pour comprendre qu’une telle tendance est alarmante : à ce rythme, les cancers féminins vont prochainement dépasser les cancers masculins et d’ici quelques années, le crabe aura pris dans ses pinces beaucoup plus de femmes que d’hommes.
Comment expliquer cette divergence entre les genres et comment se fait-il qu’elle s’accentue au fil des ans ? La première explication qui me vient à l’esprit, c’est évidemment le dépistage. On trouve ce que l’on cherche et les femmes sont plus enclines à faire les examens de contrôle recommandés par la médecine. Même si le dépistage du cancer du sein et celui de l’utérus gonflent artificiellement les diagnostics, il est cependant peu probable qu’une telle évolution soit imputable au frottis utérin et à la mammographie systématique. Du côté masculin, il y a aussi beaucoup de détections précoces de tumeurs prostatiques et colorectales. Comme explication au fossé grandissant entre les sexes, les autorités de santé avancent que les femmes boivent et fument plus qu’avant. C’est vrai qu’elles sont plus nombreuses à boire et à fumer que leurs mères et que le corps féminin supporte moins bien les effets nocifs de l’alcool et du tabac, mais ce fait sociologique est insuffisant à justifier leur vulnérabilité croissante depuis une trentaine d’années. Il y a forcément d’autres facteurs de risque qui sont apparus à la fin du siècle dernier.
L’inflation de perturbations endocriniennes
Il y en a un qui saute aux yeux et qui est de plus en plus pris au sérieux : l’exposition aux perturbateurs endocriniens (PE). Ces substances chimiques constituent une piste de recherche privilégiée pour élucider les tendances oncologiques récentes et actuelles. Présentes dans les pesticides, les plastiques, les cosmétiques, les produits ménagers, l’alimentation industrielle ou les revêtements imperméables, ces molécules interfèrent avec le système hormonal. Elles peuvent imiter l’action d’hormones naturelles, notamment les œstrogènes, ou bloquer leurs récepteurs cellulaires, perturbant ainsi des processus biologiques fondamentaux. Les femmes sont particulièrement exposées à ces substances pour plusieurs raisons. D’abord, leurs corps comportent davantage de récepteurs aux œstrogènes, qui constituent la principale cible moléculaire de nombreux perturbateurs endocriniens. Ensuite, certains produits d’usage typiquement féminin (cosmétiques, produits de beauté, parfums, crèmes) contiennent des parabènes, des phtalates et d’autres PE. Enfin, les tissus adipeux, plus abondants chez les femmes, stockent préférentiellement certains composés lipophiles qui s’accumulent ainsi dans l’organisme sur le long terme.
Un double phénomène accrédite l’implication des PE dans l’incidence croissante des cancers : l’explosion concomitante des cancers de la prostate et du sein, qui sont deux glandes exocrines ne produisant pas d’hormones mais très sensibles au contexte hormonal. Entre 70 et 80 % des cancers du sein sont dits « hormono-dépendants » aux œstrogènes et/ou à la progestérone. Et dans la quasi-totalité des cas, la croissance tumorale de la prostate est stimulée par la testostérone, hormone sexuelle masculine. L’incidence des tumeurs mammaires a doublé depuis 1980 et la piste des perturbateurs endocriniens fait désormais consensus au sein de la communauté scientifique. En octobre 2025, une équipe de l’Institut de Cancérologie de Strasbourg (Icans) a d’ailleurs fait sensation en présentant les résultats préliminaires d’une étude inédite. Menée sur 931 patientes françaises, cette recherche a révélé que 96 % des tumeurs analysées contenaient des PFAS, ces tristement célèbres « polluants éternels » perfluorés utilisés comme imperméabilisants et omniprésents dans l’environnement. C’est la première fois que le lien est établi à cette échelle et on peut espérer que la découverte strasbourgeoise mobilise les consciences au sein du Parlement européen tout proche. Il n’est pas admissible qu’une pollution aussi délétère continue d’être autorisée pour rendre des poêles antiadhésives, des vêtements « waterproof » ou des emballages alimentaires résistants aux graisses. Entre confort futile et santé vitale, le choix politique devrait être vite fait !
Les perturbateurs endocriniens peuvent également agir de manière indirecte, en contribuant à la progression de deux autres facteurs de risques connus : la puberté précoce et le surpoids. Ce dernier est probablement sous-estimé et il pourrait expliquer en partie la fragilité féminine croissante. La surcharge pondérale est en bonne partie la rançon de la sédentarité, laquelle est aujourd’hui plus importante qu’il y a 30 ans. Les avancées technologiques, les transports motorisés, les métiers exigeant peu d’efforts et de déplacements, l’envahissement des écrans, tout cela a profondément modifié le rapport au mouvement de l’ensemble de la population, les femmes étant particulièrement touchées par cette inactivité physique structurelle. Dans le domaine professionnel, elles sont moins appelées à bouger que les hommes, or des données probantes montrent que l’exercice journalier réduit significativement le risque de plusieurs cancers, dont celui du sein et de l’endomètre. Si les femmes ont tout intérêt à compenser ce déficit d’activité par la pratique d’un sport, elles devraient également boire moins de lait de vache. Comme nous l’avons naguère signalé dans la revue Néosanté, une vaste étude américaine a démontré que ce breuvage augmentait sensiblement le risque de développer un cancer du sein, un verre par jour étant déjà associé à une hausse du risque de 50 %. Consommer en abondance un aliment prévu pour faire grandir le veau à toute vitesse, c’est aussi une forme de perturbation endocrinienne non-négligeable !
L’accroissement du stress émotionnel
Le mystère n’est pas dissipé pour autant. Même cumulés, les facteurs environnementaux et comportementaux ne peuvent expliquer l’ampleur de la féminisation du cancer. Et si la cause majeure de cette débâcle sanitaire était plutôt immatérielle ? Et si les femmes étaient avant tout victimes du stress psycho-émotionnel, celui-ci se déclinant au pluriel ? C’est l’hypothèse que je privilégie en considérant l’évolution de la société ces dernières décennies. Primo, le droit de travailler qu’elles ont tant réclamé s’est mué en véritable obligation. Rares sont aujourd’hui les couples pouvant se permettre de vivre avec un seul salaire. C’est une pression supplémentaire de devoir absolument bosser et ramener de l’argent, d’autant que l’égalité entre genres n’a pas suivi dans le partage des tâches ménagères et l’éducation des enfants. Tous les sondages indiquent que la double journée demeure largement le lot des femmes. En outre, celles qui exercent un métier accèdent plus souvent à des postes à responsabilités, avec leur cortège de tensions et de situations conflictuelles. Si elles ont investi le marché du travail, les représentantes du sexe autrefois qualifié de faible sont cependant plus nombreuses à végéter dans le chômage de longue durée, synonyme de dévalorisation et d’anxiété.
Secundo, de nouvelles législations sont apparues qui facilitent le divorce et ne pénalisent plus les unions libres, si bien que les séparations (et les conflits qui vont de pair) sont devenues monnaie courante, si pas la norme. Les liens du mariage n’ont plus rien de solide et cette volatilité conjugale, n’en déplaise aux féministes remontées contre le patriarcat, ne joue pas en faveur des femmes. L’éclatement de la famille nucléaire traditionnelle les affecte plus durement, ne fût-ce que par la crainte de basculer dans la précarité. Dans les faits, les familles monoparentales sont très majoritairement composées des épouses ou compagnes séparées et de leurs enfants. Qui dit rupture amoureuse dit aussi déchirement du tissu familial et disputes pour obtenir la garde des mômes devant les juges, deux conséquences également très éprouvantes pour le ressenti féminin. Rappelons à cet égard qu’à la lumière de la médecine nouvelle, tous les cancers du sein, sans exception, expriment un conflit relatif à la progéniture ou au conjoint. S’il n’y a pas de descendance ou de partenaire de vie, c’est que la maternité ou la liaison sentimentale a été transposée au niveau symbolique, par exemple vis-à-vis d’une entreprise ou d’un animal domestique. Le Dr Hamer racontait notamment le cas d’une dame qui avait somatisé la perte de son chat considéré comme son bébé et qui avait guéri en adoptant un autre pensionnaire félin. Le sens biologique des cancers mammaires est d’allaiter plus efficacement, soit en ulcérant les canaux galactophores et en augmentant ainsi le flux lacté, soit en stimulant les performances de la glande. Le lait secrété par les cellules cancéreuses du sein est dix fois plus riche et nourrissant, ce que la cancérologie classique feint toujours d’ignorer.
Enfin, la troisième évolution funeste que je soupçonne d’être très cancérigène découle de la deuxième, à savoir qu’un nombre croissant de femmes se retrouvent seules à un âge où elles ne peuvent plus guère espérer trouver « chaussure à leur pied ». Comme la psychologie évolutionniste l’a bien mis en évidence, les hommes ont en effet tendance à rechercher des partenaires plus jeunes et toujours fertiles tandis que les femmes, sensibles à d’autres charmes que la jeunesse et la beauté, ne sont pas rebutées par la maturité et les tempes grisonnantes. Monogamie et différence d’espérance de vie obligent, il y a donc beaucoup plus de cœurs féminins solitaires chez les + de 50 ans. Or, la solitude sentimentale prédispose à l’isolement social, ces deux formes de carences relationnelles étant clairement corrélées au risque de développer un cancer. Pour le Dr Georges Ceulemans, homologue belge du Dr Hamer et auteur du livre Le cancer pour qui, pourquoi, comment, la détresse affective vécue sans soutien de l’entourage est même une voie royale vers les pathologies cancéreuses féminines. S’il n’était pas décédé au début des années 90, ce chirurgien-cancérologue empathique aurait certainement été effrayé par l’involution sociétale condamnant tant de femmes âgées à vieillir sans âme sœur à leurs côtés.
Le bouleversement de la vie sexuelle
Ce qui a également beaucoup changé depuis la fin du siècle dernier, c’est le rapport à la sexualité. La « libération sexuelle » est passée par là et la pilule contraceptive – qui est en elle-même un puissant perturbateur endocrinien – a complètement modifié le parcours intime des jeunes filles. Elles font des enfants plus tard, en font très peu ou n’en font pas du tout. Ce qui était encore rare dans les années 70 et 80 l’est beaucoup moins depuis une trentaine d’années et trouve une sorte d’accomplissement absurde dans le mouvement « Childfree ». Or, cet écroulement de la fécondité est assez dramatique sur le plan de la santé. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle la maternité « abîme le corps des femmes », elle leur offre de nombreux avantages sanitaires, notamment celui de protéger de certains cancers. Comme je l’ai partagé dans cette infolettre, donner naissance une ou plusieurs fois va de pair avec un moindre risque de développer un cancer du sein (-26 %) ou de l’ovaire (-37 %). En 2019, une étude danoise a aussi montré qu’une seule grossesse protégeait l’endomètre et que chaque accouchement offrait une protection supplémentaire.
Pour expliquer cet effet protecteur, les chercheurs invoquent notamment le bénéfice de l’allaitement maternel, qui a été trop longtemps sous-estimé. Plus les femmes ont donné le sein durant leur vie, plus elles ont de chances d’éviter la cancérisation d’un organe baigné d’hormones tel que l’ovaire, l’utérus, et bien sûr le sein. À l’inverse, l’absence de grossesse ou les grossesses tardives augmentent le nombre de cycles menstruels durant la vie, et donc le temps d’exposition aux œstrogènes et à la progestérone, hormones accusées d’augmenter le risque de mutation oncogène. Pour l’endomètre au moins, cette explication est bancale puisque même les grossesses interrompues et les fausses couches profitent à la muqueuse utérine. Le simple fait de tomber enceinte, surtout une première fois, protège la femme contre le cancer gynécologique le plus fréquent en France. Et si les vraies raisons de cette immunité étaient ailleurs ? Avec une franchise un peu crue, le Dr Olivier Soulier faisait observer que les organes les plus à risque de se cancériser sont ceux qui ne sont pas utilisés. Comme l’avait signalé le Dr Michel Moirot dans les années 50, les cancers de l’utérus et du sein sont plus fréquents chez les religieuses, tandis que le cancer du larynx et celui de la verge frappent plus souvent les moines astreints au silence et à l’abstinence. Tout se passe comme si la Nature avait horreur d’être snobée par des créatures renonçant à procréer ou retardant le moment d’assurer le prolongement de l’espèce. Avec l’épidémie d’éco-anxiété liée au changement climatique, je redoute que cela ne s’arrange pas pour les jeunes générations.
Déconnectée de sa fonction procréative, la sexualité purement récréative est d’ailleurs susceptible de nuire à la santé des deux sexes. Pour leur étude parue en 2020, une équipe internationale a interrogé près de 6 000 hommes et femmes âgés en moyenne de 64 ans. Comparativement aux femmes ayant déclaré 0 ou 1 partenaire sexuel, celles qui ont déclaré en avoir eu 10 ou plus était 91 % plus à risque de contracter un cancer. Chez les hommes, avoir fait l’amour à plus de dix partenaires se traduisait par un risque excédentaire de 69 %. Muets sur l’aspect psycho-affectif d’un parcours amoureux chaotique, les auteurs se retranchent évidemment derrière une explication matérialiste et pasteurienne : ce serait la faute aux MST favorisant la cancérogenèse, le rôle de coupable principal étant bien sûr assigné au papillomavirus humain, véritable bouc émissaire contemporain. En confondant corrélation et causalité, cette étude observationnelle passe à mon sens à côté de l’essentiel : les 22 % d’écart entre hommes et femmes indiquent plus probablement que les secondes sont en train de « rattraper leur retard » en termes d’aventurisme sexuel et que cette liberté nouvelle a un prix, celui de raréfier les maternités. Ce n’est pas parce qu’elles couchent davantage que les femmes font plus de cancers, c’est parce qu’elles accouchent moins. Si l’on y réfléchit bien, la chute vertigineuse de la natalité et la hausse exponentielle des cancers féminins sont parfaitement synchrones. CQFD ?
Yves Rasir